Carnet de voyage


 

L’étang du Deffois 3


Si les flots du ruisseau descendant du plateau ont réussi à tracer leur chemin tout en forgeant un sillon dans les calcaires, arrivée dans cette coupe d'abondance, les eaux se sont assoupies et oubliées dans une langueur immobile. Là, le soleil peine à poindre, il faudra attendre la mi-journée pour qu'enfin l'eau éclairée reprenne un peu de vie, se sépare de son fond de terre rousse. Je suis habitué à ces atmosphères chargées de mystères, cela fait partie de notre culture de comtois, quel village d 'ici n'a pas son coin de mystère ou se réfugient les fées comme les diables qui captent nos imaginations en nous attirant vers leurs eaux saumâtres. Enfant, j'ai passé mes premières années avec ma vieille Grand Mère Hélène dans un petit village des bords de Saône du nom de Quitteur. Le village est au centre d'un demi-cercle dont la Saône abutée en trace la circonférence. Jadis en bas du village un grand lavoir permettait aux femmes de frotter les lourds draps qu'elles pendaient ensuite au vent. A cet endroit débutait le pâquis, les basses terres qui allaient du bord du premier plateau de l'ancienne rive gauche du fleuve, il y a de ça dix mille ans, à la rive actuelle, un kilomètre en retrait non loin de l'autre extrémité de la rive droite. Le pâquis s'est formé des alluvions laissées par les eaux. Il a été longtemps une zone marécageuse chaotique sauvage humide qui s'est peu à peu par endroits asséchée d'elle même, libérant de gras pâturages au bénéfice des vaches du village, ou par l'action des hommes, des ingénieurs comme mon oncle, prometteurs d'une agriculture plus productive. Derrière les ruines du lavoir, comme un arc, sur plus de trois kilomètres au pied de la butte ancestrale de l'ancienne rive, une succession d'étangs marque encore l'ancien lit de la rivière. Là commence un autre monde, celui des grands creux comme on dit ici, le monde de toutes les peurs, des mystères, ou l'on perd facilement sa route dans les grandes jonniaire dès qu'on quitte le chemin pour buter sans espoir de retour, à chaque fois, sur une pièce d'eau prête à nous engloutir dans une vase glauque ou d'un coup, on enfonce jusqu'aux cuisses. Enfant, mon attirance pour le grand creux était à la hauteur de mes angoisses, seule la barque noire du Bertrant, empestant d'une forte odeur de creusotte, arrivait parfois à me faire oublier ma frayeur. C'est avec mon copain Robert qu'on allait là avec des cannes improvisées et un peu de fils, prendre avec un bout de laine rouge accrochée à un hameçon quelques-unes des grenouilles vertes qui faisaient concert. Jamais je ne m'y serais aventuré seul. Le pierrot toujours crâneur aimait exploiter nos peurs et savourait de nous y entrainer pour nous effrayer à travers des jeux de pistes ou d'approche, ou encore de pêches braconneuses. Plus loin l'étang de la laie tout aussi envoutant, je me rappelle qu'un hiver , nous avions retrouvé sur la berge, alignées comme des vaisseaux abandonnés, des dizaines de carpes mortes, énormes, qui s'étaient fait prendre dans les glaces par une gelée subite alors que l'eau était haute et qui n'avaient pas eu le temps de retourner vers les profondeurs. Combien j'ai pu alors fantasmer sur ce cimetière de cachalots? Ces endroits ont attiré les hommes depuis très longtemps, un jour, juste au-dessus de l'étang sur la bute sablonneuse,après une grosse pluie, à un endroit raboté par une pelleteuse pour récupérer du sable , nous avons avec des copains découvert un site pré historique d'un village de huttes de neuf mille ans qui depuis fit l'objet de fouilles dont les découvertes agrémentèrent la collection du musée de Besançon.

La grande forge de Vereux, vestige de l'industrie du dix neuvième siècle se découpe en ombres chinoises à l'horizon. Elle fut pour moi un autre terrain d'aventure, mais c'est une autre histoire.

 

 
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Aquarelle de Franche-Comté: A l'étang du Deffois3


 
 

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