Carnet de voyage


 

Source de la Loue

La descente depuis le plateau depuis Ouhans fut longue, mais tellement nécessaire et bénéfique. Il fallait bien cet intervalle pour changer de monde, quitter la civilisation et pénétrer dans celui de la terre, de la terre mère, plutôt. Le roulement des eaux tumultueuses nous avertit pourtant que nous allons rencontrer la bête rugissante la Loue avant de déboucher sur le fond de la reculée, mais il faut attendre les derniers cinquante mètres pour enfin la voir en butant contre ce mur énorme que représente la falaise d'où elle sort. On est alors écrasé par cette masse de rocher qui domine, falaise infranchissable animée des cris des busards qui y ont élu domicile, qui attirent nos regards vers le haut à nous donner le vertige. L'émotion est forte, poussée encore par cette sensation de perdition qu'engendre cette masse grise et argentée d'une roche qui ne laisse aucun espoir. Le monde s'arrête là, plus loin ce serait par cette bouche ouverte et noire qu'il faudrait progresser, il faudrait encore que la terre y consente. Ce serait entrer dans ses entrailles, braver les dangers et les interdits, les secrets qu'elle compte bien se réserver, ici ce n'est pas le Styx, ce serait aller à contre-courant remonter dans la mort, contre l'eau crépitante, fuyante qui dévale des ténèbres, qui insiste à nous montrer un autre chemin, celui du sens de l'eau et de la vie vers le soleil. Elle jaillit des profondeurs décidée à ne pas faiblir et insiste à nous faire renoncer à cette idée folle de pénétrer cette nuit lugubre d'un domaine qui n'est pas le nôtre et qui ne doit pas le devenir, celui des dieux, royaume d'Hadès. Écrasé par cette puissance, refroidi par les brouillards, les buées, soulé par le vacarme, effrayé par le mystère des profondeurs, le promeneur jusque-là paralysé par un effet hypnotique, se retourne enfin, épuisé. Peu à peu, il reprend pied, ouvre à nouveau les yeux, élargit son regard, prend la vraie connaissance du domaine, de l'espace. Il éduque sa vue pour l'adapter à une nouvelle dimension, ou partant du fond de la cuve ténébreuse en ébullition, plus il monte, plus il prend du champ et de la luminosité pour enfin se reconnaître dans le paysage matriciel d'une reculée comtoise, avec ses hautes falaises, ses arbres accrochés, qui filtrent le soleil qui laissent déjà dans l'ombre une partie de la vallée, mais ou plus loin, là-bas, se déchire dans le haut, une part de ciel azuré. C'est par là bas que doit se diriger le chemin des hommes. Aller à la source, c'est s'y perdre un peu, pas trop, pour se donner la chance de renaître et de redémarrer dans le bon sens. Suivre l'eau, c'est la vie.


 

 
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Aquarelle de Franche-Comté: Source de la Loue 2


 

L'aquarelle

Comment donner le relief à l’espace écrasé d'une falaise ? C'est en fait la grotte profonde ou se concentre l'obscurité qui produit la profondeur du tableau. Comment donner le mouvement à cette eau tumultueuse qui trace la ligne du futur?


 

Jérôme Boillot, tous droits réservés
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