Carnet de voyage


   
 
 
   
       
   
 
 
   
       
   
 
 
   
       
 
 
 
   
  Goult: la façade de l'ancien Café

Depuis combien de temps cette porte s'est elle refermée?
Elle était pourtant restée ouverte pendant tant de générations que des ombres transparaissent encore  sur les vitres  ou les craquelures du vieux crépis, immobiles  sur cette façade  oubliée.
C'était celle du Fernand assis sur le banc, le chapeau remonté au dessus du front, les bretelles en épis de chaque coté de son ventre rebondi, la manche de sa veste pudiquement repliée  sur sa poitrine avec une épingle, seule décoration d'un lourd sacrifice ou s'était perdue sa jeunesse. Robert son fils , le regard un peu voyou, la casquette sur l'œil, l'écoutait, perdu dans les rêves fantasmatiques que lui occasionnaient la belle Marguerite. Fernand racontait sa guerre tandis que sa main valide faisait tournoyer le pied de son verre d'anisette. De temps à autres il lui arrivait de sortir un des ses vieux carnets noirs élimés, usés comme lui,ou il reprenait comme un psaume le récit de ses journées  de poilu écrites sur le front, ou son crayon chaque soir lui témoignait qu'il était encore en vie. On devine aussi Emile, appuyé au chambranle de la porte , toujours blagueur, accompagnant d'un regard trop chaud et de commentaires trop osés tous les jupons qui passaient et  entre tous, ceux de la sauvage  et moqueuse Victorine, extravagante et pas farouche serveuse du Café. Ses murs renvoient encore les éclats de voix d'Ulysse se ventant d'avoir déniché la plus grosse truffe, héros de ce jour de marché ou le Café respirait à pleins poumons la gaité, la prospérité émanant des  rires mêlés aux bêlements des chèvres, aux claquements des fouets, aux roulements des fers sur le pavé. Hélène, la veuve,  reprenant peu à peu vie, circulait dans cette foule avec sa charrette ou étaient montés son Pierre et sa Germaine.
Les portes se sont refermées. Probablement d'avoir perdu trop de ses enfants, le village s'est endormi ça fait longtemps que Justine n'arrose plus les plantes du balcon et aujourd'hui le vieux café, de son  bout de la place ignore le vacarme du bar terrasse d'en face ou les touristes viennent cuire au soleil.
La façade rayonne pourtant de mille feux d'or et d'azur ou la glycine a pris ses aises, sereine,  patiente d'avoir traversé tant de siècles et tant de vies, elle attend...
 

 
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Aquarelle de Provence: La façade du vieux Café


 
L'aquarelle:

Je l'ai voulue pastelle comme un mirage témoignant d'un passé oublié.  Malgré son âge, je lui trouve une sorte  de pureté virginale, hors du temps. Je voulais la sentir bien ancrée au sol avec une verticalité  bien solide . A la fois vestige et icône. Il fallait toute fois y créer un relief  avec quelques petites touches accentuant la profondeur. Ce n'est pas une façade ordinaire, c'est une fenêtre sur l'histoire qui porte  le salut de toutes ses âmes?
 

Jérôme Boillot, tous droits réservés
Cration site internet, www.melian.org