La Bête


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La Bête



La bête.

Ce matin là, derrière la Vanche avec Jean Claude, nous avions déjà fait quelques kilomètres. Le soleil de huit heures faisait fumer les prés. Les grandes herbes printanières encore chargées de l’humidité du dernier orage, ruisselaient tout en se balançant sous  la brise légère. Les tiges secouées répandaient dans l’atmosphère les  senteurs mélangées si typiques de nos campagnes comtoises. Les mélanges poivrés succédaient à celles de paprika, elles mêmes interrompues par l’arrivée d’une odeur de miel laissant place à la douceur acidulée d’un subtil parfum de fleur. Les couleurs jouaient de l’ombre et du soleil dans une palette que le peintre ne peut qu’admirer mille verts sur mille bleus adossé à mille bruns. Nous progressions lentement. A chaque pas mon jean’s se chargeait un peu plus de ces perles fraîches et collait à ma peau . Trempés jusqu’aux os, les pieds clapotants dans les chaussures, nous étions d’heureux fous ivres d’autant de virginité. Après une clôture difficile à franchir, nous nous retrouvâmes à dévaler une pente, d’un coup arrivant de loin au galop, un troupeau de génisses folles ruant de tous cotés nous arrivaient dessus .Afin de les appeler à moins d’exubérance et pour les convaincre  à plus de modération, d’un réflexe commun, jean Claude et moi, nous mimes à battre des bras en hurlant des ordres  d’arrêt immédiat. Presque rassurés de notre effet nous reprîmes notre marche vers la prochaine clôture. Aussitôt une nouvelle cavalcade nous fit nous retourner à nouveau pour faire face à la meute laquelle freina à nouveau son élan. Sentant la pression monter, il ne fallait plus trainer. Dans l’angoisse, après quelques pas, me retournant, je vis en sur plomb à six mètres  l’alignement presque militaire comme une ligne de front duquel se dégageait en son centre un gros mâle que je n’avais pas du vouloir voir jusqu’à maintenant. Très vite ce taureau de plus d'une tonne fut à un mètre de moi dans l’idée de montrer à ses belles de quoi il était capable. L’instant était grave. La tête baissée, les yeux méchant relevés vers moi, les naseaux de la bête fumaient abondamment, une bave gluante me donnait des frissons m’affirmant son hostilité. Son poitrail et ses épaules monstrueuses étaient animés du roulement de ses d’énormes muscles que j’aurais préféré voir en beefsteak. Poussées par le poids de la bête, ses lourdes pattes de devant s’enfonçaient dans cette terre noire que je voyais déjà être mon linceul. Le sabot grattant ardemment le sol ne laissait aucun doute sur ses intentions. Je sentais ses yeux me fixer comme on fixe la cible au bout du fusil.  Je me sentais pris comme dans l’arène, mis en spectacle comme à l’époque romaine. Quelques mètres plus bas, Jean Claude n’en menait pas plus large que moi, nos échanges de regards étaient lourds d’angoisse. Que faire ? Etait ce le moment  de mourir ? D’abord ne pas lui tourner le dos.  Ou trouver la supériorité de l’homme dans cette circonstance ? Ne pas courir, il serait sur moi en deux pas. Faute de pouvoir lui faire peur, être dans la résistance et gagner du

temps et des mètres, lui monter que ce ne sera pas si facile non plus pour lui. Lui faisant face, lui tendant le bras à le toucher avec mon imperméable et mon sac d’appareil photo afin de lui cacher en partie  mon image, ou peut-être l’inverse, je sentis que je lui imposais un temps  de respect  et de réflexion.  Reculer de deux pas  faire face et lui faire croire en  ma détermination, reculer à nouveau et recommencer encore. Dans cet instant critique mon esprit marchait à cent à l’heure, tout défilait  dans ma tête, des instants de ma vie, ce à quoi je tenais, se mélangeant avec cette image imposante de la bête. J’oscillais entre la peur panique et la fureur de ne pas me laisser piétiner. Mon esprit se glaçait, la transpiration a depuis longtemps avait dépassé l’humidité ambiante, la sueur me dégoulinait dans le dos alors que ma gorge se serrait et que ma langue sèche collait à mon palais dans cette bouche qui appelait à recevoir d’avantage d’air. Lui de son coté m’en imposait de plus en plus. Avec la pente, tout son corps m’imposait sa toute puissance et le faisait ressembler à un Catterpilar. Jean Claude me convint  à moins d’orgueil. Nous n’atteindrions jamais la clôture. Alternant encore entre intimidation et reculée je gagnai quelques mètres sur le coté, en direction d’un bosquet de noisetiers dans l’espoir peut-être de m’y réfugier, voir y grimper. La bête amusée par mon manège ne voyait pas mon plan. Elle démarra une seconde trop tard, dans un élan j’esquivai et bondis vers le bosquet que je trouvai alors bien mince. Réfugié derrière la plus grosse branche, la bête vint violemment heurter  le tronc avec son front et s’immobilisa, moi à vingt centimètre derrière, pétrifié, le bruit sourd du choc encore dans les oreilles me faisait mesurer ce à quoi je venais d’échapper. Je ne bougeais pas et j’attendais dans l’ombre.  Son halène chaude m’écœurait. J’attendais encore, les génisses plus  impatientes, ne me voyant plus crurent que le spectacle était fini, déçues, elles commençaient à se disperser. Jean Claude tapi dans le bosquet d’à coté, faisait à voix basse quelques commentaires. S’il devait décider de se mettre à tourner autour du buisson peut-être arriverais je à tourner aussi vite que lui. En attendant : attendre, attendre, les yeux dans les yeux, il semblait s’habituer à mon odeur et montrer moins d’hostilité, ma silhouette était divisée par les trois branches. Au bout d’un moment, sans le quitter du regard, je me laissai glisser doucement dans l’ombre en contre bas tout en m’armant d’une branche morte trouvée par terre, peut-être pour me rassurer. Il ne bougea pas, tout en me regardant bêtement montrant une sorte d’étonnement ou de déception presque attendrissante. Trois, cinq, sept mètres nous séparèrent bientôt. En quelques glissades discrètes supplémentaires, nous rejoignîmes la clôture pour à nouveau nous réfugier dans l’ombre, les genoux en coton, la respiration haletante et le cœur en chamade, le sang dans les chaussettes, mais un peu fières  de l’avoir eu. La vallée résonne peut-être encore de nos éclats rires nerveux  de cet instant.


     
 
 
 
     
          
 
 
 
   
   
 

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