L'atelier de Marion et Ulysse


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L'atelier de Marion et Ulysse

 
 
 
    
 
 
 
    
 
 
 
    
 
 
 
    
 
 
 
    
 
 
 
    
 
 
 
    
 
 
 
    
 
 
 
    


L'atelier de Marion et Ulysse


Joucas inondé de soleil s'étale sur son flanc de colline regardant Roussillon. Entre deux maisons, une petite ruelle monte jusqu'à la galerie l'Obsidienne. En face, le seuil de l'atelier gardé par de grands personnages de pierre, de métal, une très belle femme accroupie, laisse entrevoir l'antichambre du temple de la création. Il faut bien ça pour se préparer, car là on entre dans un autre monde. Le seuil avec sa première porte, puis le sas, sorte de boite de bois dans l'ombre, ou quelques affiches nous font découvrir un peu de nos hôtes, puis la porte intérieure. Ces seuils successifs agissent comme des frontières, des gués de passage, sorte d'initiation purificatrice nécessaire pour pénétrer et profiter de ce monde étrange miraculeux de l'expression des artistes.

Nous avons beau les connaître, être déjà venus plusieurs fois, l'émotion est là, si forte, la gêne aussi avec la sensation d'être des voleurs d'âmes, des perturbateurs.

Il faut une audace, une extravagance pour oser pousser cette dernière porte. Après l'ombre du sas, la lumière du patio en terrasse jaillit, imposant l'humilité devant tous ces regards appuyés, curieux, des têtes de pierre et des sculptures en pieds, pétrifiées, arrêtées dans leurs mouvements et dans le temps par on ne sait quel coup de baguette magique de la main des artistes. Ici, tout prend du sens et joue avec l'esthétique. Le moindre caillou sur un bord de fenêtre, le moindre morceau de bois abandonné dans un coin, jouent en miroir avec les oeuvres abouties, même la roche naturelle de la colline au fond de la cour se met en fête, s'harmonise avec les sculptures en les épousant pour mieux les exposer encore. Nous sommes au coeur du cénacle, labyrinthe de la création, ou les divers chantiers en cours nous tracent la journée de travail des artistes. Quels dieux antiques ont élu domicile ici ? Il y a quelque chose de surnaturel, d'extrême et en même temps quelque chose d'autre de si profondément humain, qu'on en est bouleversé. Lequel est-il prisonnier de l'autre ? L'humain? Ou le dieu? Ou plutôt, ne seraient-ils pas complices? Ne serait-ce pas ça, l'alchimie magique de la création artistique: joindre le fantastique inimaginable à une proximité intime et secrète du visiteur. Complètement perdu, sans repère, il faut avoir passé devant le premier témoin « l'incroyable perspective du temps » pour atteindre un premier refuge, sorte de petite niche ou s'exécutent les travaux de taille de pierre, cocon blanchi par la poussière dont les parois sont remplies d'étagères, ou s'empilent, boites, vieux outils et autres objets. Sur un établi, devant un tabouret bancal, calé dans un bac à sable, un visage à demi émergeant de la pierre brute, nous regarde en attendant le prochain passage de l'outil ravageur

qui le façonne, lequel est pour l'instant abandonné sur un lit de brèches entre une grosse râpe rugueuse et des burins pointus. La terrasse inférieure ressemble à un coin de bistrot de campagne avec ses tomettes et ses clients immobiles ou en conversations, nullement dérangés par notre intrusion. Si certains semblent acquiescer par une noble indifférence, d'autres sont plus rebelles et plus agités. Une fenêtre, comme une vitrine, annonce un intérieur débordant, plus compliqué, ou se mélangent sculptures, dessins, mille petits objets fétiches, ou de souvenirs. Sur un petit bureau encombré d'un bouquet de pinceaux, de tubes de peinture, de colle, de crayons et d'autres babioles, deux cahiers empilés avec ordre, laissent lire sur la couverture, MARION, en belles lettres, nous rappelant qu'avec les livres posés ici un peu partout, l'artiste ne fait pas que buriner la pierre, mais est aussi un intellectuel qui écrit, lit pour éveiller son esprit créateur et provoquer le choc des émotions au-delà d'une pénétration intérieure ou il se cherche. Un vieux Godin nous rappelle qu'il peut faire froid. Un autre monde tout aussi irréel s'étale sur le manteau de la cheminée dans un mélange subtil qui témoigne de l'univers compliqué des artistes entre l'esthétique naturelle de certaines choses et la création, entre les images de la vie et les symboles universels où persistent les angoisses du vide et de tous les doutes. Là, trône une autre sentinelle : l' « incertitude »

Un bras serré sur un étau pour quelques coups supplémentaires de ciseaux est vite reposé sur son propriétaire, lequel remercie l'artiste d'un sourire non moins énigmatique, tout en reprenant sa lecture: bien sûr, il s'agit de «la liseuse». Enfin, la dernière pièce de ce puzzle, un autre chantier, celui de la peinture peut-être, nous accueille au milieu de ses toiles, de ces cartons de dessins, de ses esquisses agrafées un peu partout au milieu de photographies témoignant de moments intimes ou publics importants de nos hôtes. Là sur une table bleue, non pas sans rappeler la Grèce qu'ils aiment tant, les lunettes du maître attendent sur des feuilles déjà bien ouvragées. Les œuvres en cours sont semées un peu partout, parfois étreintes d'un serre-joint.

J'aimerais avec des mots faire ressentir toute l'émotion, l'ivresse qui nous habite à déambuler hors du temps dans ces espaces magiques habités par l'imagination, par le travail, par la vie de ces deux êtres exceptionnels, passionnés, que sont Marion et Ulysse.

J'aimerais être un poète, un musicien, pour les chanter, exprimer leur force, leur richesse et le bouleversement qu'ils opèrent dans ma pauvre carcasse tourmentée. Épuisé par ce voyage intemporel, il m'aura bien fallu le temps de rejoindre le parking du village pour retrouver un peu mes esprits et abandonner à regret les deux vigiles surveillant la plaine balayée par la « furie du mistral ».



   
 

Jérôme Boillot, tous droits réservés
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