Une opération chirurgicale


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Autour d'une opération chirurgicale


J'étais sur un brancard avec une perfusion qui répandait en moi un liquide étranger qui me faisait penser à une intrusion forcée, sorte de gavage, sans goût. La couverture qui me couvrait entretenait autour de moi une douce chaleur ouatée, l'infirmière sans visage, mais avec des yeux profonds dominant ma pauvre anatomie réduite à l'obéissance, me fixait d'un regard supérieur alors que sa main chargée du masque à oxygène vint couvrir ma bouche et mon nez. Sans résistance, aucune, je sentis un air frais sec, remplir mes poumons alors que par une veine de mon bras, un autre liquide, plus discernable celui-là, se répandait comme une vague dans mon corps, l'enveloppant d'une subite et irrésistible lassitude, m'emportant ainsi dans les profondeurs d'une absence sidérale, sorte de voyage ou se perdent peu à peu les images de ma douce vallée de la Loue dans laquelle je m'étais réfugié, me disant que si je ne devais pas me réveiller, je voulais partir avec les reflets des paysages qui ont forgé mon caractère. Cette sensation est étrangement exempte de peur et d'angoisse accueillie dans la paix, une sorte de lâcher-prise libérateur, comme un départ pour Cythère ou l'Olympe, qu'importe, il suffit de se laisser conduire.

En bon sophrologue, je m'étais préparé de quelques suggestions visuelles pour accompagner mon endormissement abandonnant Courbet et la Loue pour le sable chaud d'une baie grecque et au fur et à mesure que le liquide m'envahissait, je me laissais couler dans cette eau cristalline très salée et chaude de la baie de Mettoni. Détaché de

toute chose matérielle, j'abandonnais mon corps à la science et à l'habileté de mon chirurgien, persuadé qu'il allait faire oeuvre et merveille pour que je puisse à nouveau courir sur ces chemins qui s'ouvriront à nouveau à moi un peu plus tard.

Après de quatre heures, comme sortant de la brume, mon navire abandonné cherchait la rive. Quelques voiles éphémères apparaissaient pour s'estomper aussi tôt, des bruits venant de loin passaient dans ma tête sans arriver à capter mon attention. Je restais feutré dans un confort agréable dont je n'avais pas envie de sortir. J'étais bien dans cette torpeur chaude cotonneuse, filtrante qui semblait me protéger et qui m'accompagnait dans un lent réveil. Je retrouvai un temps le chemin de crête du Luberon que j'avais quitté plus tôt, ses sinuosités et ses ondulations me portaient dans un voyage détaché de tout effort qui semblait traverser le temps et l'histoire, mon histoire. Serait-ce le cordon qui me ramène à ma mère et à son ventre? Aurais-je gouté à nouveau à cette douce fusion des corps et des âmes? Cette profonde anesthésie m'aurait-elle ramenée un temps au plus profond de moi? Mais là, il fallait bien que je me rende compte qu'il s'agissait bien d'un retour, d'un réveil et que j'étais en train de revenir sur la même berge. Je n'étais pas mort. Idée qui traverse toujours tout individu avant une opération: vais-je me réveiller? Le réveil et le retour à la vie viennent comme des fatalités, des choses qui s'imposent indépendamment de notre volonté. C'est bon tout de même de se retrouver sur cette bonne vieille terre ou comme Ulysse après un aussi long voyage, je rentre chez moi.

   
 

Jérôme Boillot, tous droits réservés
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